Bayon – Angkor – Cambodge

(Pierre Loti, Pélerin d’Angkor, 1905)

“Donc, à travers l’ombre, nous arrivons à la « Porte de la Victoire », qui d’abord nous semblait l’entrée d’une grotte. Cependant elle est surmontée de monstrueuses figures de Brahma, que nous cachaient les racines enlaçantes, et, de chaque côté, dans des espèces de niches, sous les feuillées, se tiennent embusqués d’informes éléphants à trois têtes.

Au-delà de cette porte couronnée de sombres visages, nous pénétrons dans ce que fut la ville immense. (…)

De méconnaissables débris d’architecture, apparaissent un peu partout, mêlés aux fougères, aux cycas, aux orchidées, à toute cette flore de pénombre éternelle qui s’étale ici sous la voûte des grands arbres. Quantité d’idoles bouddhiques, petites, moyennes ou géantes, assises sur des trônes, sourient au néant. (…)

Voici où furent des palais, voici où vécurent des rois prodigieusement fastueux, – de qui l’on ne sait plus rien, qui ont passé à l’oubli sans laisser même un nom gravé sur une pierre ou dans une mémoire. Ce sont des constructions humaines, ces hauts rochers qui, maintenant, font corps avec la forêt et que des milliers de racines enveloppent, étreignent comme des pieuvres.

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C’est le « figuier des ruines »qui règne aujourd’hui en maître sur Angkor. Au-dessus des palais, au-dessous des temples qu’il a patiement desagrégés, partout il déploie en triomphe son pâle branchage lisse, aux mouchetures de serpent, et son large dôme de feuilles. Il n’était d’abord qu’une petite graine, semée par le vent sur une frise ou au sommet d’une tour. Mais, dès qu’il a pu germer, ses racines comme des filaments ténus, se sont insinuées entre les pierres pour descendre, descendre, guidées par un instinct sûr, vers le sol, et, quand enfin elles l’ont rencontré, vite elles se sont gonflées de suc nourricier, jusqu’à devenir énormes, disjoignant, déséquilibrant tout, ouvrant du haut en bas les épaisses murailles; alors, sans recours, l’édifice a été perdu. (…)

Quand le déluge enfin s’apaise, il serait temps de sortir de la forêt pour ne pas s’y laisser surprendre par la nuit. Mais nous n’étions presques arrivés au Bayon, le sanctuaire le plus ancien d’Angkor et célèbre par ses tours aux quatre visages; à travers la futaie semi-obscure, on l’aperçoit d’ici, comme un chaos de rochers. Allons quand même le voir.

En pleine mêlée de ronces et de lianes ruisselantes, il faut se frayer un chemin à coups de bâton pour arriver à ce temple. La forêt l’enlace étroitement de toutes parts, l’étouffe et la broie; d’immenses « figuier des ruines » achevant de le détruire, y sont installés partout jusqu’au sommet de ses tours qui leur servent de piédestal. Voici les portes; des racines, comme des vieilles chevelures, les drapent de mille franges; à cette heure déjà tardive, dans l’obscurité qui descend des arbres et du ciel pluvieux, elles sont de profonds trous d’ombre devant lesquels on hésite. A l’entrée la plus proche, des singes qui étaient venus s’abriter, assis en rond pour tenir quelque conseil, s’échappent sans hâte et sans cris; il semble qu’en ce lieu le silence s’impose. On n’entend que de furtifs bruissements d’eau: les feuillages et les pierres qui s’égouttent après l’averse. (…).

Tout de même, avant de m’éloigner, je lève la tête vers ces tours qui me surplombent, noyées de verdure, – et je frémis tout à coup d’une peur inconnue en apercevant un grand sourire figé qui tombe d’en haut sur moi. et puis trois, et puis cinq, et puis dix ; il y en a partout, et j’étais surveillé de toutes parts. Les « tours à quatre visages ! » Je les avais oubliées, bien qu’on m’en eût averti. Ils sont de proportions tellement surhumaines, ces masques sculptés en l’air, qu’il faut un moment pour les comprendre ; ils sourient sous leurs grands nez plats et gardent les paupières mi-closes, avec je ne sais quelle féminité caduque ; on dirait des vieilles dames discètement narquoises. Images des dieux qu’adorèrent, dans les temps abolis, ces hommes dont on ne sait plus l’histoire ; images auxquelles, depuis des siècles, ni le lent travail de la forêt, ni les lourdes pluies dissolvantes n’ont pu enlever l’expression, l’ironique bonhomie, plus inquiétante encore que le rictus des monstres de la Chine.

 

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Les grandes figures de Brahma, « les vieilles dames débonnaires » si sournoises et peu rassurantes l’autre soir dans le crépuscule, je les retrouve là partout au-dessus de ma tête, avec ces sourires qui tombent sur moi, d’entre les fougères et les racines. Elles sont bien plus nombreuses que je croyais ; jusque sur les tours les plus lointaines, j’en aperçois toujours, coiffées de couronnes et le cou ceint de colliers. Mais en plein jour, combien elles ont perdu de leur pouvoir effarant ! Ce matin elles semblent me dire : « Nous sommes bien mortes, va, et bien inoffensives ; ce n’est pas d’ironie que nous sourions ainsi les paupières closes ; non, c’est parce que nous avons à présent la paix sans rêves. » (.)

Ces tours, avec leurs formes trapues et leurs rangs superposés de couronnes, on pourrait les comparer, en silhouette, à de colossales pommes de pin, mises debout. C’était comme une végétation de pierre qui aurait jailli du sol, trop impétueuse et trop touffue : cinquante tours de taille différente qui s’étageaient, cinquante pommes de pin fantastiques, groupées en faisceau sur un socle grand comme une ville, accolées presque les unes aux autres et faisant cortège à une tour centrale plus géante, de soixante ou soixante-dix mètres, qui les dominait, la tête fleurie d’un lotus d’or. Et, du haut de l’air, ces quatre visages, qu’elles avaient chacune, regardaient aux quatre points cardinaux, regardaient partout, entre les pareilles paupières baissées, avec la même expression d’ironique pitié, le mêle sourire ; ils affirmaient, ils répétaient d’une façon obsédante l’omniprésence du dieu d’Angkor. Des différents points de l’immense ville, on ne cessait de voir ces figures aériennes, les unes de face, les autres de profil ou de trois quarts, tantôt sombres sous les ciels bas chargés de pluie, tantôt ardentes comme du fer rouge quand se couchait le soleil torride, ou bien bleuâtres et spectrales par les nuits de lune, mais toujours là et toujours dominatrices. Aujourd’hui cependant leur règne a passé : dans la verdâtre pénombre où elles se désagrègent, il faut presque les chercher des yeux, et le temps approche où on ne les reconnaîtra même plus.
Pour orner ces murailles du Bayon, des bas-reliefs sans fin, des enroulements de toute sorte ont été conçus avec une exubérante prodigalité. Et ce sont aussi des batailles, des mêlées en fureur, des chars de guerre, des processions interminables d’éléphants, ou des groues d’Apsaras, de Tévadas aux pompeuses couronnes ; sous la mousse tout cela s’efface et meurt. La facture en est plus enfantine, plus sauvage qu’à Angkor Vat, mais l’inspiration s’y révèle plus violente, plus tumultueuse. Et une telle profusion déconcerte ; à notre époque de mesquinerie versatile, on arrive à peine à comprendre ce que furent la persévérance, la richesse, la foi, l’amour du grandiose et de l’éternel, chez ce peuple disparu.

Sous la tour centrale au lotus d’or, à une vingtaine de mètres au-dessus de la plaine, se cache le Saint des Saints, un réduit obscur, étouffé comme une casemate dans l’épaisseur de la pierre. On y arrivait par un jeu de galeries convergentes, lugubres autant que des chambres sépulcrales. Mais l’accès aujourd’hui en est difficile et dangereux, tant il y a eu d’éboulements aux abords. On sent que l’on est là sous la forêt – puisque la forêt couvre même les tours – sous le réseau multiple et innombrable des racines. Il y fait presque noir ; une eau tiède y suinte de toutes les parois, sur quelques dieux fantômes qui n’ont plus de bras ou qui n’ont plus de tête ; on y entend glisser des serpents, fuir d’imprécises bêtes rampantes, et les chauves-souris s’éveillent, protestent en vous fouettant de leurs membranes rapides que l’on n’a pas vues venir. Aux temps brahmaniques, ce Saint des Saints a dû être un lieu où les hommes tremblaient et des siècles de délaissement n’en ont pas chassé l’effroi ; c’est bien toujours le refuge des antiques mystères ; les bruits que des bêtes furtives y faisaient quand on y est entré cessent dès que l’on ne bouge plus, et tout retombe aussitôt dans on ne sait quelle horreur d’attente à forme par trop silencieuse. »

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