Angkor Wat

“J’avais en tête le ciel bleu, l’espace, les mers, -et les forêts du Siam où s’élèvent, parmi les banyans,  les tours de la prodigieuse Angkor.”

(Pierre Loti, Pélerin d’Angkor,1905)


(“Découverte” d’Angkor Vat par Henri Mouhot, le ‘découvreur’ d’Angkor, in “Voyages dans les royaumes du Siam du Cambodge et du Laos”, 1866)

« …. Enfin, après trois heures de marche dans un sentier couvert d’un lit profond de poussière et de sable fin qui traverse une forêt touffue, nous débouchâmes tout à coup sur une belle esplanade pavée d’immenses pierres bien jointes les unes aux autres, bordée de beaux escaliers qui en occupent toute la largeur et ayant à chacun de ses quatre angles deux lions sculptés dans le granit.

Quatre larges escaliers donnent accès sur cette plateforme.

De l’escalier nord, qui fait face à l’entrée principale, on longe pour se rendre à cette dernière une chaussée longue de deux cent trente mètres, large de neuf, couverte ou pavée de larges pierre de grès et soutenue par des murailles excessivement épaisses. Cette chaussée traverse un fossé d’une grande largeur qui entoure le bâtiment, et dont le revêtement, qui a trois mètres de hauteur sur un mètre d’épaisseur, est aussi formé de blocs de concrétions ferrugineuses, à l’exception du dernier rang, qui est en grès, et dont chaque pierre a l’épaisseur de la muraille.
Epuisés par la chaleur et une marche pénible dans un sable mouvant, nous nous disposions à nous reposer à l’ombre des grands arbres qui ombragent l’esplanade, lorsque, jetant les yeux du côté de l’est, je restai frappé de surprise et d’admiration.

Au-delà d’un large espace dégagé de toute végétation forestière s’élève, s’étend une immense colonnade surmontée d’un faîte voûté et couronnée de cinq hautes tours. La plus grande surmonte l’entrée, les quatre autres les angles de l’édifice ; mais toutes sont percées, à leur base, en manière d’arcs triomphaux. Sur l’azur profond du ciel, sur la verdure intense des forêts de l’arrière-plan de cette solitude, ces grandes lignes d’une architecture à la fois élégante et majestueuse me semblèrent, au premier abord, dessiner les contours gigantesques du tombeau de toute une race morte !

Les ruines de la province de Battambâng, quoique splendides, ne peuvent donner une idée de celles-ci, ni même laisser supposer rien qui en approche. En effet, peut-on s’imaginer tout ce que l’art architectural a peut-être jamais édifié de plus beau, transporté dans la profondeur de ces forêts, dans un des pays les plus reculés du monde, sauvage, inconnu, désert, où les traces des animaux sauvages ont effacé celles de l’homme, où ne retentissent guère que le rugissement des tigres, le cri rauque des éléphants et le brame des cerfs.

Nous mîmes une jounée entière à parcourir ces lieux, et nous marchions de merveille en merveille, dans un état d’extase toujours croissant. Ah ! que n’ai-je été doué de la plume d’un Chateaubriand ou d’un Lamartine, ou du pinceau d’un Claude Lorrain, pour faire connaître aux amis des arts combien sont belles et grandioses ces ruines peut-être incomparables, seuls vestiges d’un peuple qui n’est plus et dont le nom même, comme celui des grands hommes, artistes et souverains qui l’ont illustré, restera probablement toujours enfoui sous la poussière et les décombres.

J’ai déjà dit qu’une chaussée traversant un large fossé revêtu d’un mur de soutènement très épais conduit à la colonnade, qui n’est qu’une entrée, mais une entrée digue du grand temple. De près, la beauté, le fini et la grandeur des détails l’emportent de beaucoup encore sur l’effet gracieux du tableau vu de loin et sur celui de ses lignes imposantes.

Au lieu d’une déception, à mesure que l’on approche, on éprouve une admiration et un plaisir plus profonds. Ce sont tout d’abord de belles et hautes colonnes carrées, tout d’une seule pièce ; des portiques, des chapiteaux, des toits arrondis en coupoles ; le tout construit en gros blocs admirablement polis. taillés et sculptés.

A la vue de ce temple, l’esprit se sent écrasé, l’imagination surpassée ; on regarde, on admire, et, saisi de respect, on reste silencieux ; car où trouver des paroles pour louer une oeuvre architecturale qui n’a peut-être pas, qui n’a peut-être jamais eu son équivalent sur le globe. L’or, les couleurs ont presque totalement disparu de l’édifice, il est vrai ; il n’y reste que des pierres : mais que ces pierres parlent éloquemment ! Comme elles proclament haut le génie, la force et la patience, le talent, la richesse et la puissance des «Kmerdôm» ou Cambodgiens d’autrefois !

Qui nous dira le nom de ce Michel-Ange de l’orient qui a conçu une pareille oeuvre, en a coordonné toutes les parties avec l’art le plus admirable, en a surveil]é l’exécution de la base au faîte, harmonisant l’infini et la variété des détails avec la grandeur de l’ensemble et qui, non content encore, a semblé chercher partout des difficultés pour avoir la gloire de les surmonter et de confondre l’entendement des générations à venir !

Par quelle force mécanique a-t-il soulevé ce nombre prodigieux de blocs énormes jusqu’aux parties les plus élevées de l’édifice, après les avoir tirés de montagnes éloignées, les avoir polis et sculptés ?

Lorsqu’au soleil couchant mon ami et moi nous parcourions lentement la superbe chaussée qui joint la colonnade au temple, ou qu’assis en face du superbe monument principal, nous considérions, sans nous lasser jamais ni de les voir ni d’en parier, ces glorieux restes d’une civilisation qui n’est plus, nous éprouvions au plus haut degré cette sorte de vénération, de saint respect que l’on ressent auprès des hommes de grand génie ou en présence de leurs créations.

Mais en voyant, d’un côté, l’état de profonde barbarie des Cambodgiens actuels, de l’autre. les preuves de la civilisation avancée de leurs ancêtres, il m’était impossible de voir dans les premiers autre chose que les descendants de Vandales, dont la rage s’étàit exercée sur les oeuvres du peuple f ondateur, et non la postérité de celui-ci.

Que n’aurais-je pas donné pour pouvoir évoquer alors une des ombres de ceux qui reposent sous cette terre, et écouter l’histoire de leur longue ère de paix suivie sans doute de longs malheurs ! Que de choses n’eût-elle pas révélées qui resteront toujours ensevelies dans l’oubli !

Ce monument, ainsi qu’on peut le voir par le plan général, qui en donnera une idée plus claire que la description technique la plus détaillée, se compose de deux carrés de galeries concentriques et traversées à angle droit par des avenues aboutissait à un pavillon central, couronnement de l’édifice, saint des saints, pour lequel l’architecte religieux semble avoir réservé les détails les plus exquis de son ornementation. Dans ce tabernacle, une statue de Bouddha, présent du roi actuel de Siam, trône encore, desservie par de pauvres talapoins dispersés dans la forêt voisine, et attire de loin en loin à ses pieds quelques fidèles pèlerins. Mais que sont ces dévotions comparées aux solennités d’autrefois, alors que les princes et rois de l’extrême-orient venaient en personne rendre hommage à la divinité tutélaire d’un puissant empire ; que des milliers de prêtres couvraient de leurs processions les gradins et les terrasses de ce temple immense; que du haut de ses vingt- quatre coupoles le son des cloches répondait au carillon des innombrables pagodes de la capitale voisine ; de cette Ongkor la Grande, dont l’enceinte de quarante kilomètres de pourtour a pu, certes, contenir autant d’habitants que les plus peuplées métropoles de l’occident ancien ou moderne ! »

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