The Stadium – Jakarta

Le Stadium, une Cathédrale sous les tropiques.

C’est encore le Jakartateam qui en parle le mieux (http://jakartateam.blogspot.sg/)

stadium

“Le Stadium se vit à plusieurs niveaux, en plusieurs étapes. Chacune de ces étapes vous prend aux tripes. Vos tripes s’agitent quand vous approchez du lieu par la Jalan Gajah Mada. Longue avenue qui démarre à l’emplacement de l’attraction touristique concurrente : le Monas, symbole phallique du pouvoir de Suharto (tiens, tiens…). Vos tripes encaissent quand vous distillez un peu de poison dans votre corps, sous des formes solides, liquides ou gazeuses. Puis elles se décomposent après quelques heures, quelques jours. Parce que des litres d’aqua stadium (eau minérale labellisée…) ont prolongé vos déhanchements, vos errements, vos frayeurs, vos extases jusqu’au bout de vos forces psychiques et physiques. Vos tripes agonisent, lorsque vous traînez votre corps épuisé à la lumière blafarde d’un triste après-midi couvert et lourd de Jakarta. Tristes tropiques… Elles seront finalement régénérées au cours de ce long sommeil salvateur qui suivra cet énième marathon dans le quartier de Kota.

Il est deux heures. La nuit. Après avoir passé en boucle l’album Lifelike, de Jeff Mills, en sirotant quelques vodkas kratindaeng (red bull indonésien), vous sortez. Vous glissez sur l’asphalte, couché sur votre inépuisable moto bebek Ksatria, avachi sur la banquette arrière du classique taxi Blue Bird, sirotant une bintang au volant de votre chère Daihatsu Feroza… Mais qu’importe le garuda que vous chevauchez, vous êtes en route. Vous savez la direction. Ca tourne un peu, au départ, dans les gangs (petites ruelles qui composent les « villages » au cœur de la ville). Puis c’est tout droit, les longues avenues désertes qui traversent cette ville de malheur.

Quelques idées, rares, vous traversent l’esprit. On vous avait proposé un petit week-end pour monter au sommet du Gunung Halimun. Et voir les derniers singes gibbons de Java. Partir s’aérer à la campagne. C’est dommage, parce que là, ça ne fait pas être tout à fait pareil. Vous le savez, mais vous ne pouvez rien faire contre. Vous devriez partir vous aérer, mais vous êtes lancé. Vous ébauchez un sourire et votre pote de Paris, venu vous rendre visite en Indo, se méprend sur sa signification. Il y voit le plaisir de faire une petite virée festive en club. Quelle erreur…

« C’est quoi ces stands au bord de la route ? Ils se répètent à l’infini, et …. y a pas un putain de client ! ». Il avait déjà dit ça 15 minutes auparavant, au moment de passer devant les warungs de bubur betawi à Blora, toujours vides (avis aux connaisseurs !). De petites unités de blanchiment d’argent, je ne vois pas d’autre explication qui tienne la route. Mais ces stands sur l’avenue Gagah Mada, c’est autre chose. Faut des munitions pour se défendre. Crissements de pneu. « Kasih dong, yang surga, lima biji !». On repart. C’est là-bas, et il n’y a pas de temps à perdre.

Une ligne droite interminable longe le kali (canaux parcourant cette ville côtière), bouché par les détritus, un égout à ciel ouvert qui déborde tous les ans dans la ville. Une abomination. Pas franchement glamour, le pote de Paris commence à regretter le boulevard Poissonnière et les arrivées en fanfare au Rex Club… Puis on arrive au Putar (le demi-tour à l’indonésienne), encombrements… La cohue, les taxis et les 4×4 qui se montent dessus, pare-choc contre pare-choc, les vendeurs qui s’immiscent là-dedans pour vous fourguer des kretek (clopes au clou de girofle) ou des permen karet. Quelques éclairs dans l’obscurité.

Vous vous demandez toujours ce que serait le Stadium sans cet embouteillage inévitable, la nuit, qui vous permet de reprendre vos esprits avant de partir à l’assaut de la citadelle. Ce que serait le Stadium sans son sas de décompression… qui vous compresse les artères, qui vous accélère le pouls, qui vous laisse le temps d’admirer ce bâtiment pourri et entouré d’une foule de junkies de base, de vendeurs de rue, de bule (les occidentaux) perdus ou blasés, de banci à l’œillade cavalière, de chinois endimanchés et encanaillés, de maquerelles infâmes, de flics ripoux, de mafieux de pacotille (pas toujours…), de dealers dans la dèche, de chauffeurs partis pour une longue nuit d’attente, d’adolescents courageux ou inconscients…

Puis vient le pont et le Seribu Satu. Puis la ruelle minuscule sur la gauche. Ce sont des milliers de bagnoles qui passent par là, tous les week-end. Mais y a pas la place de passer à deux files, et non… Et pourtant, les passagers se font déposer à l’entrée du stadium, 20 mètres plus loin. Puis demi-tour laborieux après trois plombes de manœuvres, pour rebrousser chemin direction le parking (toujours blindé, au milieu de la nuit, sur 5 étages !). Aberrant ? Jakarta… Tu fais 20 mètres à pied ? T’existes pas !

Pause. On ne rentre pas « comme ça » au Stadium. On doit d’abord dire bonjour au couple qui tient le petit toko (échoppe) avant l’entrée. On doit saluer, et chercher son salut avant la chute. Vous ne devez pas faire attention au chinois qui est en train de se faire sortir par les videurs à bout de bras, inconscient, les jambes branlantes, les yeux blancs. Mourrant… on veut pas savoir, il doit crever à l’extérieur vous disent les videurs. Donc vous faites pas attention. Vous vous concentrez sur le couple du toko, gentil, réconfortant, et vous vous dites que vous c’est-pas-pareil-vous-savez-ce-que-vous-faites, vous contrôlez… C’est pas grave, on est tous passés par là.

Donc vous commandez votre kraetingdeng, avec la bouteille d’aqua, le paquet de sempoerna mentol, les permen karet, et vous lâchez les (premières) cinquante mille roupies. Puis les deuxièmes cinquante mille roupies (votre demande de bénédiction) aux mendiantes qui vous harcèlent, toujours les mêmes… ça doit rapporter dans le coin, ça doit valoir cher comme place. Vaut mieux être superstitieux au stadium, faire dans le préventif, ça peut toujours servir. Vous avancez, et vous vous efforcez d’ignorer cet ange de malheur, cet indonésien sans âge, toujours là, des cernes de folie sous les yeux, le catalyseur des mauvaises ondes du stade. Il en a pris pour combien sur terre ? Cent ans, mille ans, l’éternité ? Jamais un sourire ne fut esquissé sur ce visage d’une laideur effrayante, diabolique, le mal… le reflet des mauvais côtés du stade… Mais que serait le stade sans ses mauvais côtés ?

Vous êtes dedans. Enfin presque. Vous traversez cette allée du rez-de-chaussée en évitant de lancer des regards sur les côtés. C’est là que sont attablés les premiers fatigués. C’est là que vous risqueriez de reconnaître de vieux habitués que vous ne voulez surtout pas voir. Leurs visages déformés, leurs rictus sous l’emprise des inek (ecstasys locales), vous ne voulez surtout pas les voir car ils sont ce que vous êtes. Et c’est pas joli-joli. Le pas accélère, vous approchez de l’ascenseur. Ce soir, pas de montée des quatre étages par l’escalier. Pas la patience. On n’est pas à Cannes non plus. Vous vous fendez donc de quelques pas chassés pour rentrer dans la cabine, vous faufiler au fond, en tapant du pied… les premiers sons et les basses vous parviennent au fur et à mesure de la montée, s’amplifient. Dodelinement de la tête, automatique.

Les portes s’ouvrent. On ouvre le bal ! Quoi, soixante-quinze milles roupies ? Ca doit faire si longtemps, les premières fois, c’était quinze mille roupies… Le temps, le temps… le tempo… le rythme… ces basses… cette voix… Cette deep house ténébreuse et excitante. Irrésistible. Le Stadium… y a rien à faire, vous savez qu’ils vous tiennent, que vous y retournerez, que vous y serez enchaîné, que vous chuterez, que vous y boirez votre déclin jusqu’à la lie, que vous y aurez des extases parfaites, que la rédemption y est possible, que le romantisme y côtoie la misère, que l’éternité y a un sens, que votre liberté y est totale, votre esclavage aussi, que vous êtes dans un no man’s land, que c’est la guerre, que les lois y sont proscrites,  que vous ne voulez pas savoir de toutes façons, que vous êtes heureux… parce que vous n’êtes plus… Finalement, une seule chose manque ici, c’est la lutte des classes, inexistante… le bon côté du stadium.

Plus possible de faire machine arrière maintenant, vous en avez au moins pour 6 heures. Au moins. C’est le tarif. Pas le moment de finasser et regretter les derniers gibbons de Java au Gunung Halimun. Vu la faune que vous avez autour de vous, de toutes façons, ce serait difficile de regretter les hurlements des gibbons…

Dance floor ? Non… vraiment blindé, pas moyen. Vous fendez la foule, sur le côté droit, vous êtes bousculé et vous bousculez, mais vous en avez rien à foutre parce que vous êtes en route pour le paradis et que les obstacles sur cette route ne sont que des détails sans importance. Vous y êtes. Tout va bien. C’est pas Bénarès non plus, donc vous faites pas semblant de vous prendre pour un cadavre porté sur le bûcher… Votre cible, ces quelques 20 m2 devant le DJ, sur la scène surélevée, sous le dragon suspendu, symbole du Stadium. Ce petit espace, qui ne ressemble pas à grand-chose, mais sur lequel vous passerez quand même vos 48 heures d’affilée, hebdomadaires.

Pourquoi ? Parce que cette scène a beau ne ressembler à rien, vous êtes quand même au centre du monde puisque vous êtes au Stadium ! Et que cette scène, elle a une âme ! Que cette scène elle est à votre image. Que sur cette scène vous allez rencontrer des frenchies qui ont pris l’avion de Singapour pour y faire quelques pas pendant le week-end. Que vous allez rencontrer des selebriti qui auront fait la une du Jawa Post pour abus de substances illicites. Que vous allez y rencontrer des working girls en mal d’amour, trentenaires à succès mais prises en tenaille dans l’ennui de la ville. Que vous allez y croiser des rakra de misère, qui se seront cotisées pour acheter un unique billet, dont le tampon sera reproduit immédiatement sur la main des copines pour rentrer gratos. Que vous allez y rencontrer les habitués du week-end que vous voyez toujours, et que vous ne connaîtrez jamais. Que vous allez trinquer avec vos potes de Jakarta, qui auront suivi le même rituel hebdomadaire. Que vous risquez de tomber sur ces gars de la mafia des Moluques, qui voudront vous faire la peau, mais que le jeu en vaut la chandelle. Que vous avez toutes les chances de voir des têtes de dragon, reproduites à l’infini sur le dance floor, au cours d’une hallucination. Qu’il est possible que votre copine débarque en tongues, à 8 heures du matin, pour vous sommer de rentrer à la maison. Bref, que dans dix heures, vous ne saurez plus où vous êtes, et qu’il n’y aura plus moyen de ressortir de là.

Montée aux cieux. Brutalement, comme agrippé de toutes parts, on est entraîné en pays inconnu. Il n’y a pas de passerelle, il faut sauter et se jeter. Toute résistance est dangereuse, il faut au contraire être passif pour se laisser emporter sans encombre dans l’autre monde, artificiel. Détendu, mais les muscles bandés. Le cerveau en alerte. Les sensations décuplées. La confiance est une condition absolument nécessaire. Navigation à l’aveugle, sur coussins d’air, sans retenue. Les coups de butoir de ces basses et de ces voix à la fois enchanteresses et inquiétantes, comme en surimpression. Les répétitions des mélodies et des rythmes sont les battements du cœur de cet être hybride et en équilibre instable qui se laisse ballotter d’un pied sur l’autre.

Quand sait-on qu’on est dans un état d’addiction grave au Stadium ? Quand on vit une scène de ce type un dimanche matin : « Ouah, il y a des masses de monde qui s’agitent là. Trop bon ce petit rythme. Au fait, il est quelle heure Gonzalve ? Attends, je mate. Il est 10h du mat’ je crois. 10h, c’est tout ? Trop cool… il est encore tôt, on va pouvoir repartir sur une petite série alors ? » Au Stadium, à un certain point, les repères changent. Le Stadium on n’y va pas pour quelques heures. On y va pour s’extraire de la réalité. Alors pourquoi y serait-on encore lié par les contingences de la vie ? Les heures n’importent pas. Personne n’est pressé, personne ne compte, mais tout le monde est là. N’est-ce pas le paradis ? Seule la résistance psychique compte, car les remèdes ne manquent pas pour la résistance physique.

D’autres symptômes peuvent apparaître. Quand on échange les habituelles lunettes de soleil (la moitié des gens portent des lunettes de soleil au stadium !) pour une paire de lunettes de natation. Et qu’on se met à crawler dans la foule. Avec les acclamations… ou bien simplement les voix de la deep house qui vous accompagnent. Ou qu’on enfile les lunettes de natation dans la matinée, avant d’entamer une danse macabre, le « chicken fight », avec son compagnon de débauche. Acrobaties diverses, passements de jambe, simulacre de pencak silat, tressaillements continus, etc. Surtout quand cela se termine par un saut de l’ange à partir de la scène et en direction du dance floor deux mètres plus bas. Un autre symptôme peut être d’aller danser le samedi aux aurores, à la sortie d’un hôpital et d’un dérapage incontrôlé de moto, les mains bandées et le corps déjà saturé d’antibiotiques… Les symptômes sont nombreux, intimes, en établir la liste prendrait beaucoup de temps…

Difficile de communiquer cette drôle d’ambiance aux non initiés. Ou à ceux qui y sont passés en coup de vent. Mais tous ceux qui ont vécu l’expérience Stadium la gardent au cœur, la gardent aux tripes, et ne sont pas près de l’oublier. C’est sans doute à eux que s’adresse cette revue. A mes frères. Le Stadium est en dehors du temps. On s’éloigne, ou on tombe. Le tampon qu’on vous fout sur le dos de la main à l’entrée n’est que la reproduction maladroite et superficielle du tampon qu’on vous imprime à l’âme. Ce tampon est indélébile, et ne partira pas. Le Stadium c’est une cathédrale, c’est la cathédrale de la faiblesse, de l’extase, et de l’addiction. Bonne chance à vous”

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